Introduction
Au début de l’ère Chunxi des Song du Sud, Shi Zhengzhi, qui avait servi comme commissaire aux transports[1] puis comme vice-ministre du Personnel, acheva près du pont Daicheng, à Suzhou, une demeure et une pépinière de fleurs : ce fut l’antécédent du Jardin du Maître des Filets. La demeure abritait une bibliothèque, dite salle des Dix Mille Rouleaux, dont les livres garnissaient en cercle quarante-deux cabinets, pour la plupart des manuscrits ; la pépinière s’appelait la Retraite du pêcheur, et la famille Shi y cultivait encore cinq cents pieds de pivoines. Au printemps, quand les fleurs s’ouvraient, les gens du pays de Wu dressaient des festins et conviaient leurs hôtes à admirer la floraison : la collection de livres, la culture des fleurs et les réjouissances composèrent la première vie de ce jardin-demeure.
On raconte que, lorsque Shi Zhengzhi revint tout juste au pays, les barques de sa suite se suivaient poupe contre proue, depuis la porte Feng jusqu’au-devant de sa demeure. Pourtant, ce jardin-demeure ne passa qu’une génération dans la famille Shi. La pépinière tomba d’abord en friche ; la demeure fut ensuite mise en vente au prix de cent mille ligatures de sapèques (min)[2] sans trouver longtemps d’acquéreur, et finit cédée pour quinze mille ligatures aux Ding de Changzhou — alors que sa construction avait coûté en son temps un million cinq cent mille ligatures. À la fin de l’ère Shaoding des Song du Sud, les frères Ding partagèrent leur famille et divisèrent la propriété en quatre parts ; le commissaire judiciaire du Zhexi, Zhao Ruchun, s’appropria ensuite l’ancienne demeure comme bien public et la transforma en grenier du Million et marché d’achat de grains à prix régulé[3], servant à stocker et à collecter les céréales. Les collections de la salle des Dix Mille Rouleaux se dispersèrent peu à peu : on les acheta d’abord comme vieux papier au poids, puis des maisons puissantes n’offrirent plus que dix mille sapèques par cabinet et emportèrent tout d’un coup de filet. Au début de l’ère Zhengde des Ming, la salle des Dix Mille Rouleaux figurait encore, comme ancienne résidence de Shi Zhengzhi, dans la liste des demeures de Suzhou, mais l’inscription de pierre de l’ancienne demeure avait été effacée par des moines, et la pépinière des Song n’existait plus depuis longtemps.
Sous l’ère Qianlong des Qing, Song Zongyuan, sous-directeur de la Cour des banquets impériaux, acheta l’ancien site de la salle des Dix Mille Rouleaux. Alors qu’il était encore en fonction, il fit élever par les siens, dans l’ancienne pépinière, salles et pavillons, et aménager étangs, kiosques et une petite barque, en prévision de sa démission et de son retour au pays pour prendre soin de sa vieille mère ; le jardin prit le nom de Retraite du Maître des Filets — le « maître des filets » (wangshi) étant le pêcheur : le nom reprenait le sens de la « Retraite du pêcheur » de l’ancienne pépinière, tout en étant homophone du nom de la ruelle Wangsi voisine ; Song Zongyuan en fit son propre surnom et nomma le jardin d’après lui. N’ayant pas encore cinquante ans, il demanda à revenir au pays au motif de la vieillesse de sa mère ; les jours de beau temps, il la soutenait de son bras pour se promener sur les sentiers sinueux, et à ses heures de loisir il conviait ses amis à boire et à composer des poèmes. Le jardin comptait douze scènes, dont la chaumière de la Montagne du nord, le pavillon sur l’eau « Où l’on rince ses rubans », le belvédère « Petite montagne aux bouquets d’osmanthes » et la barque « Qui fait passer les parfums » ; Song Zongyuan composa lui-même les Douze chants de la Retraite du Maître des Filets. À la mort de sa mère, le deuil accompli, il reprit du service et reçut la charge d’intendant du circuit de Tianjin. L’homme quitta Suzhou, et les sons de la musique et des récitations s’arrêtèrent dans le jardin.
Après la mort de Song Zongyuan, le jardin déclina de jour en jour ; les grands arbres et les vieilles pierres furent pour la plupart perdus, et seul demeura un bassin d’eau toujours limpide. À la fin de l’ère Qianlong, le riche marchand Qu Yuancun passa par hasard devant ce lieu ; soupirant, il acheta le jardin, le réaménagea selon son étendue première, entassa des pierres, planta des arbres et ajouta des kiosques et des pavillons — c’est pourquoi le jardin fut aussi appelé jardin Qu. Le jardin nouvellement achevé comptait des scènes telles que le kiosque « La lune arrive avec le vent », le kiosque du Coteau des nuages et le belvédère « Une branche au-delà des bambous » ; le jour de l’achèvement, le maître convia ses amis à s’y réunir pour festoyer. Sous les ères Jiaqing et Daoguang, les pivoines herbacées du jardin étaient à leur comble, réputées « les premières du pays de Wu » ; les descendants des Qu conviaient souvent leurs hôtes à les admirer en saison de floraison. Sous l’ère Daoguang, le Jardin du Maître des Filets était déjà, avec le jardin de l’Humble Administrateur, le domaine de la Fraîche Verdure et d’autres, un lieu de visite célèbre du pays de Wu, ouvert aux promeneurs les beaux jours de printemps et d’automne. Le couplet du jardin qui commence par « vents et pluies, chaleurs et froidures » unit dans ses vers feuilles de fleurs, loriots et hirondelles, matins et soirs — exactement l’atmosphère que traverse le promeneur entre kiosques et galeries.
Sous l’ère Daoguang, le jardin passa à Wu Jiadao, originaire du Huizhou ; sous l’ère Tongzhi, il revint à Li Hongyi, commissaire à la surveillance provinciale du Jiangsu. Ayant démissionné pour une maladie des oreilles, celui-ci s’installa à Suzhou et fit restaurer le jardin ; les vieux arbres et les pierres étranges, les étangs, les kiosques et les pavillons y restaient comme autrefois, et il y accumula plusieurs dizaines de milliers de rouleaux de livres, passant ses jours parmi les bronzes, les pierres gravées, la calligraphie et la peinture. À la mort de Li Hongyi, en la onzième année de l’ère Guangxu (1885), le jardin changea plusieurs fois de maître et fut un temps renommé jardin de l’Évasion. En 1940, le collectionneur He Cheng (nom de courtoisie Yanong) acheta le jardin et lui rendit son ancien nom de Jardin du Maître des Filets. En 1950, les descendants de He en firent don à l’État ; en 1958, l’Administration des jardins de la ville de Suzhou le prit en charge, le restaura et l’ouvrit ensuite au public. En 1980, le Metropolitan Museum of Art de New York reconstitua une cour d’après la cour de la loggia du Crépuscule du printemps du jardin — le premier cas d’un jardin chinois classique gagnant le monde.
Aujourd’hui, le Jardin du Maître des Filets se situe dans la ruelle Kuojiatou du district de Gusu, et conserve la disposition d’une demeure à l’est et d’un jardin à l’ouest. Dans la demeure, la salle des Dix Mille Rouleaux et le pavillon « Cueillant l’exquis » se succèdent du sud au nord ; à l’ouest, kiosques et galeries se déploient autour du bassin des Nuées irisées. Le nom de la bibliothèque des Song du Sud subsiste sur la grande salle, tandis que la base du plan du jardin-demeure actuel provient des constructions des familles Song et Qu sous les Qing.
Documents historiques
《吴中旧事》 (Choses anciennes du pays de Wu)
史发运宅,在带城桥。淳熙初,宅成,计其费一百五十万𦈏,仅一传不能保,僦直十万𦈏,久不售,后为丁季卿以一万五千𦈏得之。绍定末,丁又不能保。赵汝櫄来为浙西提刑官,占为百万仓和籴场。故老说发运初归时,舳舻相衔,凡舟自葑门直接至其宅前,用发运司按纸黏窗煮黏面六七石,自后仅易目前耳。万卷堂环列书四十二厨,写本居多。始则论斤买为故纸,其后势家每厨止得一十千,席卷而去。
La demeure du commissaire aux transports Shi se trouvait au pont Daicheng. Au début de l’ère Chunxi, la demeure fut achevée ; on en compta la dépense à un million cinq cent mille ligatures de sapèques. Elle ne se transmit qu’une génération sans pouvoir être conservée : mise en vente pour cent mille ligatures, elle resta longtemps sans acquéreur, puis Ding Jiqing l’obtint pour quinze mille ligatures. À la fin de l’ère Shaoding, les Ding ne purent non plus la conserver. Zhao Ruchun, venu comme commissaire judiciaire du Zhexi, l’occupa pour en faire le grenier du Million et le marché d’achat de grains à prix régulé. Les anciens disaient que, lorsque le commissaire revint au pays pour la première fois, les barques se suivaient poupe contre proue, et que toutes les embarcations, depuis la porte Feng, arrivaient jusqu’au-devant de sa demeure ; avec le papier administratif de la commission des transports, on encollait les fenêtres et l’on cuisit six ou sept boisseaux de pâte — par la suite, on n’y troqua plus que ce qu’on avait sous la main. La salle des Dix Mille Rouleaux alignait en cercle quarante-deux cabinets de livres, pour la plupart des manuscrits. On commença par les acheter au poids comme vieux papier ; ensuite, les maisons puissantes n’offrirent plus que dix mille sapèques par cabinet et les emportèrent d’un coup de filet.
吴俗好花,与洛中不异。其地土亦宜花,古称长洲茂苑,以苑目之,盖有由矣。吴中花木不可殚述,而独牡丹、芍药为好尚之最,而牡丹尤贵重焉。旧寓居诸王皆种花,往往零替,花亦如之。盛者唯蓝叔成提刑家最好事,有花三千株,号万花堂。尝移得洛中名品数种,如玉盌白、景云红、瑞云红、胜云红、玉间金之类,多以游宦,不能爱护,辄死。今惟胜云红在。其次林得之知府家有花千株。胡长文给事、成居仁太尉、吴谦之待制家种花亦不下林氏。史志道发运家亦有五百株。如毕推官希文、韦承务俊心之属,多则数百株,少亦不下一二百株,习以成风矣。至谷雨为花开之候,置酒招宾就坛,多以小青盖或青幕覆之,以障风日。父老犹能言者,不问亲疏,谓之看花局。今之风俗不如旧,然大槩赏花则为宾客之集矣。
Les gens de Wu aiment les fleurs, au même titre que ceux de Luoyang. Leur terre convient aussi aux fleurs ; on l’appelait jadis le Parc touffu de Changzhou, et qu’on la désignât ainsi comme un parc n’était pas sans raison. Les fleurs et les arbres du pays de Wu ne sauraient être tous décrits, mais seuls la pivoine arbustive et la pivoine herbacée y sont les plus prisées, et la pivoine arbustive y est tenue pour particulièrement précieuse. Jadis, les princes en résidence plantaient tous des fleurs ; leurs maisons déclinèrent souvent, et leurs fleurs avec elles. Parmi les plus florissants, la maison du commissaire judiciaire Lan Shucheng était la plus passionnée : elle possédait trois mille pieds de fleurs, dite salle des Dix Mille Fleurs. Elle avait transplanté de Luoyang plusieurs variétés fameuses, telles que Blanc-coupe-de-jade, Rouge-nuée-faste, Rouge-nuée-prospère, Rouge-nuée-victorieuse, Jade-entrelacé-d’or et autres ; mais, les maîtres étant souvent partis en charge lointaine, on ne put en prendre soin et elles moururent — il n’en reste aujourd’hui que le Rouge-nuée-victorieuse. Vient ensuite la maison du préfet Lin Dezhi, qui avait mille pieds de fleurs. Les maisons du conseiller Hu Changwen, du grand commandant Cheng Juren et du rédacteur en attente Wu Qianzhi n’en plantaient pas moins que les Lin. La maison du commissaire aux transports Shi Zhidao en avait aussi cinq cents pieds. Quant à ceux comme le juge adjoint Bi Xiwen ou le chargé d’affaires Wei Junxin, les uns en avaient jusqu’à plusieurs centaines de pieds, les autres jamais moins de cent ou deux cents : c’était devenu une coutume. À la saison de la Pluie des grains, quand les fleurs s’ouvrent, on dressait le vin et l’on conviait les hôtes auprès des plates-bandes, que l’on couvrait le plus souvent de petits dais verts ou de rideaux verts, pour les abriter du vent et du soleil. Les anciens encore en vie savaient en parler : sans distinction de proche ou d’étranger, on appelait cela la compagnie des contemplations de fleurs. Les mœurs d’aujourd’hui ne valent plus celles d’autrefois, mais dans l’ensemble, admirer les fleurs, c’est encore la réunion des hôtes.
《姑苏志》 (Chronique de Gusu)
万卷堂,侍郎史正志所居,在带城桥南,旧有石记,为僧磨毁。施氏丛抄云:正志,扬州人,造带城桥宅及花圃,费百五十万𦈏,仅一传。圃先废,宅售与常州丁卿昆季,仅得一万五千𦈏。绍定末,丁折为四,其后提举赵汝櫄占为百万仓籴场。
La salle des Dix Mille Rouleaux était la résidence du vice-ministre Shi Zhengzhi ; elle se trouvait au sud du pont Daicheng. Elle possédait jadis une inscription de pierre, que des moines effacèrent. Le Recueil de notes de Shi dit : Zhengzhi, originaire de Yangzhou, construisit la demeure du pont Daicheng et sa pépinière, pour une dépense d’un million cinq cent mille ligatures ; elle ne se transmit qu’une génération. La pépinière tomba d’abord en friche ; la demeure fut vendue aux frères Ding Qing de Changzhou, qui n’en donnèrent que quinze mille ligatures. À la fin de l’ère Shaoding, les Ding la divisèrent en quatre ; ensuite, l’intendant Zhao Ruchun l’occupa pour en faire le grenier du Million et le marché d’achat de grains.
《网师园图记》 (Note sur la vue du jardin du Maître des Filets)
予读欧阳文忠公思颍诗,叹士大夫一执仕版,欲遂其山林之乐而不易得也。公留守东都,即思买田颍上,阅二十载,愿迄未遂。自序云:有志于强健之年,未偿于衰老之后,良可悯也。同年观察宋君悫庭,以名孝廉为令畿辅,有廉能声。数年中瀳历监司,政和民治,大吏重之,天子知之,行将畀以节钺,入参机务,如文忠之致位两府。乃年未五十,以太夫人年老陈情,飘然归里。先是,君在官日,命其家于网师旧圃,筑室构堂,有楼有阁,有台、有亭,有沜、有陂,有池、有艇,名网师小筑,赋十二景诗,豫为奉母宴游之地。至是果符其愿。既归,循陔采兰,凌波捕鲤,奉太夫人晨餐夕膳。每当风日晴美,侍鱼轩,扶鸠杖,周行曲径,以相娱悦。时或招良朋,设旨酒,以觞以咏,凭高瞻眺,幽崖耸峙,修竹檀栾,碧流渺弥,芙蕖娟靓,以及疏梧蔽炎,丛桂招隐,凡名花奇卉,无不萃胜。于园中指点少时游钓之所,抚今追昔,分韵赋诗。座客啧啧叹羡,谓君遭逢之威,邱壑之佳,当与子美、沧浪、仲瑛、玉山并传。子谓子美仕宦不得志,扁舟来吴,买木石以寄其诧傺无聊之感。仲瑛饩馆声伎,甲于东南,然时丁末造,轻财结客,比于燕雀处堂而已。孰若君中岁抽簪,啸歌自得,处太平之世,展将母之怀,无累于中,不求乎外,此其乐文忠公所不能遽遂者,而君早遂之,虽遭逢使然,而亦君之知几恬退,有以自致乎此也。园名网师,比于张志和、陆天随,放浪江湖,盖其自谦云尔。命画师绘图,又以师卢鸿乙王摩诘,欲使图画之并传于后也。予与君比屋而居,昕夕过从,咏少陵高枕乃吾庐句,殆有因君之乐以乐予之乐者乎?故不辞而为之记。
En lisant le poème où le duc Ouyang Wenzhong songeait à l’Ying, j’ai soupiré que le lettré, une fois inscrit au registre des charges, puisse difficilement accomplir son bonheur des monts et des forêts. Le duc, alors qu’il gardait la capitale orientale, songeait déjà à acheter des champs sur les bords de l’Ying ; vingt ans passèrent, et son vœu ne s’accomplit jamais. Sa propre préface dit : « J’en eus la volonté aux années de force, je ne la comblai pas au soir de la vieillesse » — cela est bien digne de pitié. Mon condisciple, l’inspecteur Song, surnommé Queting, célèbre licencié, devint magistrat dans les environs de la capitale et y eut la réputation d’incorruptibilité et de capacité. En quelques années, il gravit les échelons des intendances ; l’administration fut harmonieuse, le peuple bien gouverné ; les grands officiers le tenaient en estime et l’empereur le connaissait : on allait lui confier les insignes du commandement et le faire entrer aux conseils, comme le Wenzhong parvint aux deux palais. Or, n’ayant pas encore cinquante ans, il plaida la vieillesse de sa mère et s’en retourna librement au pays. Auparavant, tandis qu’il était en charge, il avait ordonné aux siens, dans l’ancienne pépinière du Maître des Filets, de bâtir une maison et des salles — il y eut pavillon et belvédère, terrasse et kiosque, anse et étang, bassin et barque —, de nommer le tout Retraite du Maître des Filets, et il composa des poèmes sur douze scènes, préparant d’avance un lieu où servir sa mère et la régaler. À présent, son vœu s’accomplissait bel et bien. De retour, il gravissait les talus pour cueillir les orchidées, fendait les vagues pour pêcher la carpe, et servait à sa mère les repas du matin et du soir. Chaque fois que le vent et le soleil étaient beaux, il accompagnait son char à poulies, soutenait son bâton à colombe, et parcourait les sentiers sinueux, pour leur joie à tous deux. Parfois, il conviait de bons amis, dressait un vin exquis, et l’on trinquait en chantant ; accoudé aux hauteurs pour regarder au loin : falaises retirées dressées au loin, grands bambous ondoyants, courant d’azur vaste et brumeux, lotus gracieux et frais, et jusqu’aux sterculias clairsemés qui voilent l’ardeur, aux bouquets d’osmanthes qui invitent à la retraite — toutes les fleurs fameuses et les plantes rares s’y rassemblaient en leur excellence. Dans le jardin, il montrait du doigt les lieux où, jeune, il avait joué et pêché ; caressant le présent, remontant au passé, l’on se répartissait les rimes et l’on composait des poèmes. Les convives admiraient en soupirant : la fortune dont le sieur jouissait et la beauté de ses collines et vallons méritaient de se transmettre à l’égal du Canglang de Zimei et du Yushan de Zhongying. Je dis, moi, que Zimei, malheureux dans sa carrière, vint au pays de Wu sur une barque et acheta arbres et pierres pour confier son sentiment d’amer ennui ; Zhongying, dont les cuisines et les musiciennes furent les premières du sud-est, vivant pourtant au déclin d’un âge, dissipait ses biens à nouer des hôtes — comparable aux hirondelles et aux moineaux qui font leur nid dans la salle. Qui vaut le sieur, qui, en plein âge, ôta l’épingle de sa coiffe, siffla et chanta à son gré, vivant en un temps de paix, déployant le cœur de celui qui nourrit sa mère, sans souci au-dedans ni quête au-dehors ? Ce bonheur-là, le duc Wenzhong ne put soudain l’accomplir, et le sieur l’accomplit de bonne heure : la fortune y fut pour quelque chose, mais ce fut aussi sa connaissance du moment propice et sa paisible retraite qui le lui valurent. Le jardin nommé Maître des Filets se compare à Zhang Zhihe et à Lu Tiansui, errant librement sur les fleuves et les lacs — c’est là, sans doute, sa modestie. Il ordonna à un peintre d’en faire la vue, et prit encore pour maîtres Lu Hongyi et Wang Mojie, voulant que la peinture aussi se transmît aux âges à venir. Moi, j’habite maison contre maison avec le sieur, et matin et soir nous nous visitons ; récitant le vers de Shaoling — « La tête haute sur l’oreiller, voici ma demeure » —, n’est-ce pas presque que, par la joie du sieur, je fais mienne ma propre joie ? C’est pourquoi je n’ai pas refusé et j’en ai fait cette note.
《元和县志》 (Chronique du district de Yuanhe)
网师小筑,宋副使宗元构以养母者。内有北山草堂、无喧庐、小山、丛桂轩、濯缨水阁、梅花、铁石山房、蹈和室、溪西小隐、度香艇、花影亭、半巢居、斗屠、丽瞩楼十二景。
La Retraite du Maître des Filets fut aménagée par le sous-intendant Song Zongyuan pour y nourrir sa mère. Elle comptait douze scènes : la chaumière de la Montagne du nord, la hutte Sans tumulte, la Petite montagne, le belvédère des Bouquets d’osmanthes, le pavillon sur l’eau « Où l’on rince ses rubans », le Prunier en fleur, le studio de la Montagne de pierre de fer, la chambre Marchant dans l’harmonie, la Petite retraite à l’ouest du ruisseau, la barque Qui fait passer les parfums, le kiosque des Ombres de fleurs, la demeure du Demi-nid, la galerie Doutu et le pavillon du Beau Regard.
《网师小筑十二咏》 (Douze chants de la Retraite du Maître des Filets)
北山草堂
Chaumière de la Montagne du nord
树萱堂之北,结屋山之南。屋敝谋还葺,山幽许更探。为贫归未得,济胜具犹堪。比舍多贤达,花时兴正酣。
Au nord de la salle où l’on plante l’hémérocalle, on a noué une maison au sud de la montagne. La maison s’use : je songe à la réparer ; la montagne est retirée : je me promets de l’explorer encore. Pour ma pauvreté je n’ai pu revenir, mais les jambes qui gravissent les beaux sites sont encore valides. Les maisons voisines abondent en sages et en gens éminents ; en saison de floraison, l’enthousiasme bat son plein.
梅花铁石山房
Studio de la Montagne « Prunier en fleur et pierre de fer »
敢托余芬远,芳型属在兹。赋中窥骨干,花外想丰姿。韵自开元胜,香宁邓尉差。肝肠期共证,只索可人知。
Comment oserais-je confier au loin le parfum qui me reste ? Le modèle de la grâce se trouve ici même. Dans le fu, l’on devine son ossature ; au-delà de la fleur, l’on imagine sa noble allure. Son allure l’emporte d’elle-même sur celle de l’ère Kaiyuan ; son parfum ne cède en rien à celui du mont Dengwei. Que nos entrailles puissent en témoigner ensemble — cela suffit que l’homme qui s’y entend le sache.
濯缨小阁
Le petit pavillon « Où l’on rince ses rubans »
倒影吞飞阁,波澄似镜明。晨光涵其洁,晚唱溜同清。脱帽三杯醉,枕肱一榻横。觉来临槛照,咄咄尚尘缨。
Les images renversées engloutissent le pavillon volant ; les vagues limpides sont claires comme un miroir. La lumière du matin en contient la pureté ; le chant du soir en coule aussi limpide. Chapeau ôté, trois coupes d’ivresse ; le bras pour oreiller, une couche en travers. Au réveil, venant à la balustrade m’y mirer, je m’écrie, hélas, que mes rubans sont encore poudreux.
花影亭
Kiosque des Ombres de fleurs
孤亭空所有,笛弄落花天。雁漏云间字,苔沉石上泉。筠帘风细细,镜槛月娟娟。好共歌喉转,蹁跹趁舞筵。
Le kiosque solitaire vide toute possession ; une flûte joue sous le ciel des fleurs qui tombent. Les oies sauvages laissent filtrer leurs caractères entre les nuages ; la mousse enveloppe la source sur la pierre. Le rideau de bambou — un vent ténu ; la balustrade-miroir — une lune charmante. Qu’il est doux d’accorder nos gorges chantantes, de voltiger en dansant au gré du festin !
丽瞩楼
Pavillon du Beau Regard
底似凭楼好,南园淑景回。日筛花影碎,莺逗柳烟开。四野霞成幄,千村锦作堆。谁当一揽尽,取次付敲推。
Rien ne vaut de s’accouder au pavillon : la belle lumière revient au jardin du sud. Le soleil tamise les ombres des fleurs en éclats ; les loriots attirent la brume des saules à s’ouvrir. Dans les quatre champs, les nuées forment une tente ; mille villages s’amoncellent en brocart. Qui pourrait tout embrasser d’un seul regard ? À tour de rôle, je le livre au marteau du poème.
度香艇
La barque « Qui fait passer les parfums »
信宿怜渔父,生涯足钓船。萧疏一箬雨,杳霭半池烟。遮莫浮家久,相将系艇偏。风来香满座,何似棹前川。
Deux nuits d’affilée, à plaindre le vieux pêcheur dont toute la vie suffit d’une barque de pêche. Solitaire et clairsemée, une pluie sous la feuille de roseau ; lointaine et brumeuse, la fumée du demi-bassin. Ne dis pas qu’on flotte en famille depuis trop longtemps : allons amarrer la barque à l’écart. Le vent vient, le parfum emplit les sièges : que vaut de ramer sur le fleuve d’autrefois ?
半巢居
La demeure du Demi-nid
古风怀木处,野性惬巢居。借得一枝足,依然三匝余。妥红裀自满,生白室偏虚。只欲摩吾腹,凭高好晒书。
Le vent antique me fait songer aux demeures dans les arbres ; mon naturel sauvage se plaît à nicher comme les oiseaux. Emprunter une seule branche suffit, et il en reste encore de quoi faire trois fois le tour. Le rouge apaisé, la natte se suffit à elle-même ; naît le blanc, la chambre est d’autant plus vide. Je ne veux que me frotter le ventre et, m’accoudant à la hauteur, y sécher mes livres au soleil.
溪西小隐
Petite retraite à l’ouest du ruisseau
小有天何在,源深径欲迷。双扉开隐现,一水界东西。虹夏林悄渡,云锄屋角畦。浇书閒觅酒,隔岸唤山妻。
Où est le Petit-ciel ? La source est profonde, le sentier près de s’égarer. Les deux battants s’ouvrent, paraissant et disparaissant ; une eau sépare l’est de l’ouest. L’arc-en-ciel d’été franchit en silence le bois ; un nuage-houe trace les plates-bandes au coin de la maison. Pour arroser mes livres, j’ai tout loisir de chercher du vin, et j’appelle, de l’autre rive, ma femme de montagne.
小山丛桂轩
Belvédère « Petite montagne aux bouquets d’osmanthes »
结山不厌小,种桂却成丛。位置三椽屋,婆娑一亩宫。影摇歌扇月,香趁酒旗风。更爱轩东望,排青蔽远空。
Nouer une montagne : elle n’a jamais trop peu de taille ; planter des osmanthes : les voilà en bouquets. Telle est la place de la maison de trois poutres, où l’on se déhanche dans le palais d’un mu. Les ombres balancent — lune sur l’éventail des chants ; les parfums profitent — vent sur l’enseigne des tavernes. J’aime encore mieux regarder à l’est du belvédère : les rangs de verdure voilent le ciel lointain.
斗屠庑
La galerie Doutu
山静日逾永,消磨寄一廛。打头成率尔,容膝便悠然。吟罢焚香坐,酣来倚枕眠。何须营广厦,只此足安禅。
La montagne est calme, le jour plus long encore ; pour consumer le temps, je me loge dans cette travée. À peine de quoi passer la tête — qu’importe, c’est fait au hasard ; de quoi contenir les genoux — et déjà l’âme est paisible. La récitation finie, je brûle de l’encens et m’assieds ; l’ivresse venue, je m’appuie à l’oreiller et dors. À quoi bon bâtir une grande salle ? Ceci seul suffit à établir la méditation.
无喧庐
La hutte « Sans tumulte »
避喧漫道幽栖稳,心达何妨近市居。好鸟劝人一尊酒,清风窥我半床书。萧疏竹影初晴候,历落棋声午梦余。除把未偿诗债了,应无剥啄到吾庐。
Fuir le tumulte — ne vantons pas trop la solidité d’une retraite lointaine ; le cœur dégagé, que nuit-il d’habiter près du marché ? Le bel oiseau convie les gens à une coupe de vin ; la brise pure épie la moitié de ma couche de livres. Clairsemée, l’ombre des bambous au moment où il vient de faire beau ; clair, le bruit des pions au sortir du rêve de midi. Hormis acquitter mes dettes de poèmes impayées, nul toc-toc ne devrait parvenir à ma hutte.
蹈和馆
Le pavillon « Marchant dans l’harmonie »
自笑栖栖谋室处,书生头脑故冬烘。大裘万丈香山老,广厦千间锦里翁。怜我一寒聊自异,愧他三昧与人同。构来燠馆犹蜗舍,也假人工辅化工。
Je ris de moi-même, affairé sans trêve à me ménager une demeure : la cervelle d’un pauvre lettré reste décidément bornée. Le vieillard de Xiangshan (Bai Juyi) rêvait d’un manteau de dix mille toises ; le vieillard de Jinli (Du Fu), d’un vaste palais de mille travées. Pitié pour moi, si dénué, qui diffère un peu d’eux ; honte de moi, dont la concentration est la même que celle des autres. Ce pavillon chaud que j’ai construit n’est qu’une coquille d’escargot ; il emprunte aussi la main de l’homme pour seconder l’ouvrage du Créateur.
《吴门园墅文献》 (Documents sur les jardins et villas de Wumen)
予妻弟鲁儒,字宗元,筑园于沧浪亭之东,名曰网师,沈尚书曾为之记。方其以养亲归也,有隐居晦之志。既亲没,终丧,再上长安,授天津道,鞅掌王事,而田园之乐荒矣。适予归里,复裴裛至止,俯仰之间,鸟啄于林,鱼游沼,而昔时丝竹之声,咏吟之会,不可复得,为怃然者久之。子尝泛舟五湖之滨,见彼之为网师者,终其身出没于风涛倾侧中而不知止,徒志石得鱼而已矣。乃如古三闾大夫之所遇者,又何其超然志远也。鲁儒于斯二者将何从马?
Mon beau-frère Luru, de nom de courtoisie Zongyuan, bâtit un jardin à l’est du pavillon Canglang et le nomma Maître des Filets ; le ministre Shen en fit jadis la chronique. Lorsqu’il revint pour nourrir ses parents, il nourrissait le dessein de vivre caché dans la retraite. Ses parents morts et le deuil achevé, il remonta à la capitale et reçut la charge du circuit de Tianjin ; accablé des affaires royales, les joies des champs et des jardins furent délaissées. Comme je revenais justement au pays, il revint de nouveau s’y arrêter ; en un clin d’œil, les oiseaux picoraient dans les bois et les poissons nageaient dans les étangs, mais les sons de la musique et les réunions de récitation d’autrefois ne pouvaient plus se retrouver — il en demeura longtemps désolé. J’ai jadis vogué sur les rives des Cinq Lacs, et j’ai vu ceux qui se faisaient maîtres des filets : toute leur vie, ils vont et viennent au milieu des vents, des vagues et des chavirements sans savoir s’arrêter, ne cherchant que l’occasion de prendre le poisson. Quant à celui que rencontra jadis le grand conseiller des Trois Portes, combien son détachement était haut et son dessein lointain ! Entre les deux, lequel Luru suivra-t-il ?
古人为园以树果,为圃以种菜。诗三百篇言园者田有桃、有棘、有树擅,非以侈游观之美也。汉魏西下,西园冠盖之游,一时夸为盛事,而士大夫亦各有家园,罗致花石,以豪举相尚。至宋而洛阳名园之记,传播艺林矣。然亭台树石之胜,必待名流䜩赏,诗文唱酬以传,否则辟疆驱客,徒资后人嗢噱而已。
Les anciens faisaient un verger pour y planter des fruits, un potager pour y cultiver des légumes. Les trois cents odes, lorsqu’elles parlent de jardins, disent « le champ a des pêchers, des jujubiers, des santal » — ce n’était pas pour parer les plaisirs de la promenade. Des Han et des Wei en descendant, les promenades des coiffes officielles au jardin de l’Ouest furent vantées en leur temps comme un grand événement, et les lettrés eurent chacun leur jardin familial, où l’on rassemblait fleurs et pierres, se piquant de largesses. Sous les Song, les Notices sur les jardins fameux de Luoyang se répandirent dans le monde des lettres. Pourtant, la beauté des kiosques, des terrasses, des arbres et des pierres doit attendre les festins des hommes illustres et l’échange des poèmes pour se transmettre ; sinon, comme ce Pijiang qui chassait ses hôtes, elle ne sert qu’à alimenter les ricanements des générations futures.
吴中为都会,城郭以内,宅第骈间,肩摩趾错。独东南隅负郭临流,树木丛蔚,颇有半村半郭之趣。带城桥之南,宋时为史氏万卷堂故址,与南园沧浪亭相望,有卷曰网师者,本名王思,曩三年前宋光禄悫庭购其地,治别业,为归老之计,因以网师号,并颜其园,盖托于鱼隐之义,亦取卷名,音相似也。
Le pays de Wu est une grande métropole ; à l’intérieur des murs, les demeures se pressent en rangs, les épaules se frottent et les pas se croisent. Seul l’angle sud-est, adossé à l’enceinte et faisant face aux courants, aux arbres touffus et ombreux, a tout le charme d’un lieu à moitié village, à moitié ville. Au sud du pont Daicheng se trouvait, sous les Song, l’ancien site de la salle des Dix Mille Rouleaux des Shi, faisant face au pavillon Canglang du jardin du Sud. Il y a là une ruelle dont le nom premier est Wangsi : voici trois ans, le sieur Song de la Cour des banquets, surnommé Queting, en acheta le terrain et y aménagea une villa, en vue du retour de ses vieux jours ; il prit dès lors « Maître des Filets » pour surnom et en para son jardin, se confiant au sens de la retraite du pêcheur, tout en empruntant le nom de la ruelle, dont le son se ressemble.
光禄既没,其园就颓圮,乔木古石大半损失,惟池水一泓,尚清澈无恙。瞿君远村偶过其地,惧其鞠为茂草也,为之太息问。旁舍者知主人方求售,遂买而有之。因其规模,别为结构,叠石种木,布置得宜,增建亭宇,易旧为新。既落成,招予辈四五人说䜩为竟之集。
Le sieur de la Cour des banquets mort, son jardin tomba en ruine ; les grands arbres et les vieilles pierres furent pour la plupart perdus, et seul demeura un bassin d’eau, encore limpide et intact. Le sieur Qu Yuancun passa par hasard devant ce lieu ; craignant qu’il ne devînt un fourré d’herbes, il en poussa un long soupir. Les voisins, apprenant que le maître cherchait à vendre, le lui dirent ; il l’acheta donc et le fit sien. S’appuyant sur son étendue première, il en refit à part la structure : il entassa des pierres, planta des arbres, disposa le tout comme il convenait, ajouta des kiosques et des pavillons, changeant le vieux en neuf. L’achèvement venu, il convia quatre ou cinq des nôtres à un banquet qui dura tout le jour.
石径屈曲,似往,而沧浪渺然,一望无际。有堂曰梅花,铁石山房,曰小丨丛树轩,有阁、濯缨水阁。有燕居之室,曰𧽻和馆。有亭于水者曰到风来,有亭于厓者曰云冈,有斜轩曰竹外一枝,有斋曰集处。皆远村营手画而名之者也。
Les sentiers de pierre se courbent et se replient ; on croit arriver, et déjà le Canglang s’étend au loin, sans borne au premier regard. Il y a une salle dite Prunier en fleur, un studio de la Montagne de pierre de fer, un belvédère dit Petite montagne aux bouquets d’arbres ; il y a un pavillon, le pavillon sur l’eau « Où l’on rince ses rubans ». Il y a une chambre pour le repos, dite pavillon Marchant dans l’harmonie. Il y a un kiosque sur l’eau dit « La lune arrive avec le vent », un kiosque sur la falaise dit Coteau des nuages, un belvédère en biais dit « Une branche au-delà des bambous », un cabinet dit « Rassemblant le vide ». Tous furent dessinés de la main de Yuancun, qui les nomma.
地祗数亩,而有纡回不尽之致,居虽近尘,而有云水相忘之乐,柳子厚所谓奥如旷如者,殆兼得之矣。园已非昔,而犹存网师之名,不忘旧也。予尝读松陵集,赋任氏园池云:池容淡而古,树意苍然僻,不知清景在。尽什任君宅,辄欣然神往,令乃于斯园遇之。予虽无皮、陆之诗才,而远村之胜情雅尚,视任晦实有过之。爰记其事,以继二游之复古,今人何遽不相及也。
Le terrain n’a que quelques mu, et pourtant il a le charme de replis qui ne finissent pas ; la demeure a beau être proche de la poussière du monde, elle a la joie où nuages et eaux s’oublient l’un l’autre. Ce que Liu Zihou appelle « retiré et pourtant ouvert », ce lieu le possède sans doute tout entier. Le jardin n’est déjà plus ce qu’il était, et pourtant il garde le nom de Maître des Filets : c’est ne pas oublier l’ancien. J’ai lu jadis dans le Recueil de Songling le fu sur le jardin et l’étang des Ren : « l’allure de l’étang est paisible et antique, l’esprit des arbres bleui et retiré ; l’on ne sait où se trouve le pur paysage — il est tout entier dans la demeure du sieur Ren » ; aussitôt, joyeux, mon esprit s’y portait, et voici qu’aujourd’hui je le rencontre en ce jardin. Bien que je n’aie pas le talent poétique d’un Pi ou d’un Lu, le noble goût et l’élégance de Yuancun l’emportent bel et bien sur Ren Hui. J’ai donc consigné l’affaire, pour faire suite à ces deux excursions et restaurer l’antique : pourquoi les hommes d’aujourd’hui ne les atteindraient-ils pas ?
《楹联丛话》 (Propos réunis sur les couplets)
谢默卿云:吴下园亭最胜,如齐门之吴氏拙政园,阊门之刘氏寒碧庄,葑门之瞿氏网师园,娄门之黄氏五松园。其尤著者,每春秋佳日,辄开园纵人游观,扇如云,蝶围蜂绕,裙屐年少,恣其评骘,于衣香人影之间,了不为忤。金閰名姬,反以此增声价焉。各园楹帖不少,今仅记网师园中有一联云:风风雨雨,暖暖寒寒,处处寻寻觅觅,莺莺燕燕,花花叶叶,卿卿暮暮朝朝。语涉纤巧,而状艳冶之景,如在目前,固自妙丽无匹也。按此联与西湖花神庙一联相仿,而简炼稍逊之。
Xie Moqing dit : les jardins du pays de Wu sont les plus beaux — tels que le jardin de l’Humble Administrateur des Wu près de la porte Qi, le domaine de la Fraîche Verdure des Liu près de la porte Chang, le jardin du Maître des Filets des Qu près de la porte Feng, le jardin des Cinq Pins des Huang près de la porte Lou. Les plus renommés d’entre eux, chaque beau jour de printemps ou d’automne, ouvrent leurs portes et laissent les gens s’y promener : les éventails y sont comme des nuées, les papillons les entourent et les abeilles les assiègent ; les jeunes gens en jupes et en socques les jugent à leur gré, et parmi les parfums des robes et les ombres des passants, personne ne s’en offense — les belles courtisanes de la ville d’or y voient au contraire leur renom grandir. Les tablettes à couplets ne manquent pas dans ces jardins ; je ne consignerai ici qu’un couplet du jardin du Maître des Filets : « vents et pluies, chaleurs et froidures, partout l’on cherche et l’on cherche encore ; loriots et hirondelles, fleurs et feuilles, tendres soirs et tendres matins ». Les mots touchent à la délicatesse, et pourtant la scène qu’ils peignent, éclatante et charmante, est comme sous les yeux : elle est assurément d’une beauté sans pareille. Je note que ce couplet ressemble à celui du temple du Dieu des fleurs du lac de l’Ouest, auquel il est un peu inférieur en concision.
《洪北江诗文集》 (Recueil de poésie et de prose de Hong Beijiang)
才从识面便忘形,饭我城东水上亭。老友瘦真同野寉,残荷多尚比天星。百身未易酬恩遇,一石偏教吐性灵。归去且营耕钓好,得闲陇畔便横经。
À peine avons-nous fait connaissance que nous oublions déjà les formes ; il me régale au kiosque sur l’eau, à l’est de la ville. Mon vieil ami est maigre, vraiment pareil à une grue sauvage ; les lotus fanés, si nombreux, se comparent encore aux étoiles du ciel. Cent vies ne suffiraient pas à payer tant de grâce reçue ; une seule pierre, pourtant, sait exhaler l’âme du génie. De retour, je n’aurai qu’à bien cultiver et pêcher ; dès que j’aurai le loisir, au bord de la butte, j’étendrai mes classiques.
《船山诗草》 (Brouillons poétiques de Chuanshan)
即网师园,丙辰夏日曾寄题二诗。
C’est-à-dire le jardin du Maître des Filets ; un jour d’été de l’année bingchen, je lui avais envoyé deux poèmes en hommage.
题诗曾寄网师园,万里来游一践言。何止画图开绣轴,真从城市见桃源。诗书气涌山逾秀,花竹丛深鸟不喧。十八年如春梦杳,照人春水尙潺湲。
J’avais envoyé mes vers en hommage au jardin du Maître des Filets ; venu de dix mille li pour le visiter, je tiens enfin ma promesse. C’est bien plus qu’un rouleau de brocart qu’on déploie : c’est vraiment, du milieu de la ville, la Source des pêchers qu’on découvre. Le souffle des poèmes et des livres jaillit, la montagne en est plus belle ; les bouquets de fleurs et de bambous sont si profonds que les oiseaux n’y jasent pas. Dix-huit ans ont passé comme un rêve de printemps évanoui ; éclairant les hommes, l’eau printanière murmure encore.
《倦游吟》 (Chants du voyageur lassé)
三月廿八日,瞿亦陶公子招往网师园赏玩芍药,因李桐皋赞府亦订是日看花,遂由李园顺过结草庵,小憩三处花光目不给赏,步芝岩兄原韵。饮酒犯重叠折简,殿春正放皆围栏。更闻禅房有嘉植,中道小憩许叩关。后先赴约向晨起,次第品题较红紫。李园乍过草庵连,一角天孙割锦绮。网师四面花作筵,浓香丽色泛杯船。座中有客拜花下,以酒饮花酒似泉。鲁阳驻日倘常午,行乐无涯岂小补。
Le vingt-huitième jour du troisième mois, le jeune maître Qu Yitao m’invita au jardin du Maître des Filets pour admirer les pivoines ; comme le sous-préfet Li Tonggao avait aussi fixé ce jour-là pour voir les fleurs, nous passâmes du jardin Li au couvent Jiecao, nous reposant en trois lieux où l’éclat des fleurs dépassait ce que les yeux pouvaient saisir — sur la rime première de mon frère Zhiyan. Buvant le vin, nous redoublâmes les rimes et pliâmes les billets ; les pivoines « couronnement du printemps » étaient en pleine floraison, toutes entourées de clôtures. On apprit encore que la chambre de méditation avait de belles plantes : à mi-chemin, une halte nous permit d’en frapper la porte. Les uns après les autres, nous partîmes à l’invitation dès le matin ; par ordre, nous dégustâmes et notâmes, comparant les rouges et les pourpres. Du jardin Li, nous passâmes au couvent de Chaume qui lui touche : un pan de brocart découpé par la Tisserande céleste. Aux quatre côtés du Maître des Filets, les fleurs dressaient le festin ; parfum épais et beauté des couleurs faisaient flotter les coupes. Parmi les convives, un hôte se prosterna sous les fleurs, abreuvant les fleurs de vin dont le flot était comme une source. Si le Yang primordial arrêtait le soleil à l’éternel midi, la joie sans fin ne serait pas un mince profit.
对花试问种花年。鹒蟀迭更巳十五,今朝观止记葑溪。蝶舞𧊵狂花影迷。底事吟笺分优劣,人间好景本难齐。网师园芍药甲于吴中,不亚扬州。前诗意有未尽,叠韵再赋。
Face aux fleurs, j’ose demander l’année où l’on planta les fleurs. Orioles et grillons se sont succédé — voici quinze ans ; ce matin, le comble du spectacle se consigne au ruisseau Feng. Les papillons dansent, ivres ; les ombres des fleurs égarent. Pourquoi les feuilles de poésie se partagent-elles en meilleures et en pires ? Les beaux spectacles de ce monde, à l’origine, s’accordent difficilement. Les pivoines du jardin du Maître des Filets sont les premières du pays de Wu, ne le cédant en rien à celles de Yangzhou. Le poème précédent n’ayant pas épuisé ma pensée, je redouble la rime et en fais un second.
茂苑名葩徧芳圃,惜少红药围雕栏。城南网师独擅胜,主人爱护门常关。将离惜别每早起,为殿千红与万紫。朵朵娇娆备色香,丛丛烘染张云绮,列坐开尊艳舞筵,如乘绣被鄂君船。一年一度名花放,旧游不让第五泉,春日已阑花正午。广陵佳丽吴中补,平山堂下祠贤三。蜀都冈上楼尺五。仙源今复到渔溪,老眼花看雾里迷。芳醽共举婪尾盏,一醉应教物我齐。再叠前韵。
Le Parc touffu voit ses fleurs fameuses couvrir les jardins odorants ; on regrette seulement le peu de pivoines rouges ceintes de balustrades ouvragées. Au sud de la ville, le Maître des Filets remporte seul la palme ; le maître les aime et les protège, la porte toujours close. La pivoine, « celle qui s’en va », regrette les adieux, levée chaque fois de bonne heure, pour couronner mille rouges et dix mille pourpres. Chaque fleur, tendre et belle, possède couleur et parfum ; chaque bouquet, comme teint et cuit, déploie sa soie de nuages ; assis en rangs, ouvrant les jarres, festin de danses éclatantes, l’on croirait monter sur la barque aux couvertures brodées du prince d’E. Une fois l’an, les fleurs fameuses s’ouvrent ; l’ancienne promenade ne le cède pas à la Cinquième Source ; le jour du printemps tire à sa fin, les fleurs sont à leur midi. Les beautés de Guangling viennent compléter le pays de Wu : sous la salle du Mont-de-Paix s’élèvent les temples des trois sages, et sur la colline de la capitale de Shu le pavillon d’un pied et demi. La source des immortels revient aujourd’hui au ruisseau du pêcheur ; mes vieux yeux voient les fleurs comme égarés dans la brume. Ensemble nous levons la coupe de la fin du festin au vin parfumé ; une seule ivresse doit enseigner l’égalité des choses et de soi. Je redouble encore la rime précédente.
丁丑送春已七日,牡丹翦罢空凭栏。米囊虽艳亦凡品,惟有殿春犹心关。名园忽报光华起,孰定公侯耀朱紫。招来旧雨谊如云,咏到新诗句必绮,非缘金带欲开筵。不问今朝过客船,入座耆英同隐逸。闭门城市即林泉,步障周遮日忘午。频年会少今年补。绿莎芳软径开三,翠黛玲珑峰列五。尘境桃源亦有溪,盈盈一水岂愁迷。贪心岁岁花前到,携杖相期不速齐。
En l’année dingchou, sept jours déjà après avoir raccompagné le printemps, les pivoines une fois coupées, je ne faisais que m’accouder en vain à la balustrade. Le pavot a beau être éclatant, il n’est qu’une fleur de rang commun ; seule la couronnement-du-printemps tient encore mon cœur. Soudain, le jardin fameux annonce que sa splendeur se lève : qui donc décidera quels ducs et marquis resplendiront de rouge et de pourpre ? Conviés, les vieux amis accourent, leur amitié comme les nuages ; chantés à neuf, les vers du poème sont tous fleuris — ce n’est pas pour la pivoine à la Ceinture d’or qu’on dresse le festin. Sans se soucier des barques des passants de ce matin, ceux qui prennent place, vieillards éminents et reclus tout ensemble ; la porte close, la ville devient aussitôt bois et sources. Les écrans de promenade nous entourant de toutes parts, on en oublie le midi du jour. Les réunions se firent rares ces dernières années : cette année, on les rattrape. Le gazon vert, odorant et souple, y ouvre trois sentiers ; les pics d’un vert sourcilleux, fins et percés, s’y alignent au nombre de cinq. Le monde de poussière a lui aussi sa Source des pêchers et son ruisseau ; une eau scintillante — comment craindrait-on de s’y égarer ? Avide, je viens chaque année devant les fleurs ; le bâton à la main, nous nous donnons rendez-vous, tous réunis sans y avoir été pressés.
《清嘉录》 (Registre de la pureté et de la félicité)
阔街头巷网师园,本为淸河道宋宗元搆以养母,有网师小筑十二咏,今归太仓瞿氏,俗称瞿园。
Le jardin du Maître des Filets, dans la ruelle Kuojietou, fut à l’origine aménagé par Song Zongyuan, intendant du circuit de Qinghe, pour y nourrir sa mère ; il a les Douze chants de la Retraite du Maître des Filets. Il appartient aujourd’hui aux Qu de Taicang et est vulgairement appelé jardin Qu.
《履园丛话》 (Propos réunis du jardin Lü)
瞿园,即宋氏网师园故址,嘉定瞿远村氏增筑之,其西数十步,即前大宗伯沈归愚先生旧宅也。嘉庆戊寅四月,余尝同范芝岩、潘榕皋、吴槐江诸先生看园中芍药,其花之盛,可与扬州尺五楼相埒。范有诗云:“看花车马声如沸,谁问尚书旧第来。”今又归天都吴氏矣。
Le jardin Qu est l’ancien site du jardin du Maître des Filets des Song ; le sieur Qu Yuancun de Jiading y ajouta des constructions ; à quelques dizaines de pas à l’ouest se trouve l’ancienne demeure du maître Shen Guiyu, jadis grand ministre des Rites. Au quatrième mois de l’année wuyin de l’ère Jiaqing, j’allai avec les maîtres Fan Zhiyan, Pan Ronggao et Wu Huaijiang voir les pivoines du jardin ; leur profusion pouvait se comparer à celle du pavillon Chiwu de Yangzhou. Fan a ce vers : « Les chevaux et les chars des contemplatrices de fleurs bruissent comme une eau bouillante ; qui s’enquiert encore de l’ancienne demeure du ministre ? » Le jardin appartient aujourd’hui aux Wu de Tiandu.
《浪迹续谈》 (Entretiens continués d’une vie errante)
苏州之瞿园,即宋氏网师园故址,后归嘉定瞿远村,复增筑之。园中结构极佳,而门外途径极窄,陶文毅公最所不喜。盖其筑园之初心,即借此以避大官之舆从也。余在苏藩任内,曾招潘吾亭、陈芝楣、吴棣华、朱兰坡、卓海帆、谢椒石在园中看芍药,其西数十步即沈归愚先生旧庐,尝约同人以诗纪之,且拟绘图以张其事,而迁延不果作。此数君子皆老斫轮,果皆有诗,必可以传,今则如抟沙一散,不可聚矣。越十馀年重到,为之慨然!
Le jardin Qu de Suzhou est l’ancien site du jardin du Maître des Filets des Song ; il revint ensuite à Qu Yuancun de Jiading, qui y ajouta de nouveau des constructions. La structure du jardin est extrêmement belle, mais le chemin devant sa porte est extrêmement étroit — ce que le duc Tao Wenyi n’aimait pas le moins du monde. C’est que l’intention première de celui qui bâtit ce jardin était justement de s’en servir pour écarter les escortes des grands officiers. Durant mon administration du Jiangsu, j’invitai Pan Wuting, Chen Zhimei, Wu Dihua, Zhu Lanpo, Zhuo Haifan et Xie Jiaoshi à voir les pivoines du jardin ; à quelques dizaines de pas à l’ouest se trouve l’ancienne chaumière du maître Shen Guiyu. Nous avions convenu de consigner l’événement en poèmes, et nous projetions aussi d’en faire une peinture pour en étendre le récit ; mais, remis de jour en jour, il ne s’en fit rien. Ces quelques gentilshommes étaient tous de vieux faiseurs de roues : s’ils avaient vraiment fait leurs poèmes, ils auraient pu se transmettre ; à présent, ils sont comme une motte de sable qui s’éparpille et ne peut plus se rassembler. Plus de dix ans après, y revenant, j’en fus profondément ému !
《拙尊园丛稿》 (Manuscrits réunis du jardin Zhuozun)
君讳鸿裔,字眉生,别号香严,晚以居近苏子美沧浪亭,又号苏邻,四川中江李氏。曾祖纯,祖敦鲁,考崧霖,举人,崇世蕴德。君以拔贡生中咸丰辛亥顺天乡试举人,旋入赀为兵部主事。才高而学赡,声誉翔起,公卿多折节枉交。有达官讽使出其门,许以鼎甲,不应。某相国素与君善,君见其权势日盛,亦谢绝。咸丰十年,不乐在京,将南游江淮,未至鄂,为胡文忠公林翼奏调赴英山大营。未几胡公薨,从曾文正公国藩于安庆。君本文正门下士,文正开幕府治事,辟召天下英俊,程其器能,君恒为之冠,参与机要。文正尝曰:眉生豁达精敏,应世才也。密疏荐君,堪任大受。江南平,明年遂权十府粮道。及北征勦捻,又奏补君徐海道。徐州绾毂南北,时湘淮各军之讨贼者数万人,更番休替,粮械军火皆以徐州为总汇。君内筦胥储,外充营务,又以余力治民,所设施方略甚具。淮勇锐气正新,铭字营勇尝杀人,君擒而治之,卒张军法。与诸将接纳,抚以欢好,主客大和。逾年,擢江苏按察使,论功晋加布政使衔,赏戴花翎。寖寖大用矣,而君遽以耳疾再请开缺,竟不复出云。君既罢官,闲居乐吴中山水,徙家苏州,得瞿氏网师园葺治之。园故有老树怪石、池沼亭馆之胜,积书数万卷,益蓄三代彝鼎、汉唐以来金石碑版、法书名责以自娱。闭门谢客,倘祥物外,身与世不复相关。性内介,无妄交,交必有终始。生平游宴甚广,而其契谊最笃,若吴县潘尚书祖荫、湘乡曾袭侯纪泽、开县李制军宗羲、嘉兴钱太仆应溥、吴县潘方伯曾玮、归安吴观察云、剑州李方伯榕、湖口高大令心夔、独山莫徵君友芝,此尤海内共知者,可以观所与已。君卒于光绪十一年八月十五日,春秋五十有五。娶敖氏,荣昌望族,遘心疾不瘉。妾二,俱吴氏。无子,以从兄子赓猷嗣,廪贡生候选道。孙五人:惊,候选知县;鹄、鹓、鹗、鹍。某年月日,葬君吴县四都十二图善人桥金牛坞。君书法甚精,诗古文亦窥古人堂奥,晚又好释典,皆以为寄。没后,赓猷仅得诗二百余首刻之。君之至鄂也,与庶昌从兄伯庸善,即弟视余,越二十六年矣。铭君之墓,其曷有辞。铭曰:高才步追,渊云躅厥踪,治彭麟一角,急流不居,此其卓。退栖吴中山水曲,灵岩之宫与木渎,精魄永绥藏此麓。
Le sieur s’appelait Hongyi, son nom de courtoisie était Meisheng, son autre surnom Xiangyan ; dans ses dernières années, comme sa demeure était proche du pavillon Canglang de Su Zimei, il prit encore le surnom de Voisin de Su ; il était des Li de Zhongjiang, au Sichuan. Son arrière-grand-père se nommait Chun, son grand-père Dunlu, son père Songlin, licencié ; la famille accumulait la vertu de génération en génération. Le sieur, comme licencié bagong, fut reçu juren à l’examen provincial de Shuntian de l’année xinhai de l’ère Xianfeng, puis entra par contribution comme secrétaire au ministère de la Guerre. Son talent était haut et son savoir ample ; sa réputation s’envola, et les ministres et les dignitaires baissaient volontiers leur rang pour nouer avec lui. Un haut officier lui fit entendre de passer par sa porte, lui promettant la tête de la liste ; il ne répondit pas. Un certain chancelier était lié de longue date avec le sieur ; le sieur, voyant son pouvoir et son influence croître de jour en jour, le pria aussi de cesser. En la dixième année de l’ère Xianfeng, ne se plaisant plus dans la capitale, il voulut voyager au sud, vers le Jiang et le Huai ; n’étant pas encore arrivé au Hubei, il fut appelé par mémoire du duc Hu Wenzhong, Lin’yi, au grand camp d’Yingshan. Peu après, le duc Hu mourut, et il suivit le duc Zeng Wenzheng, Guofan, à Anqing. Le sieur était à l’origine un disciple de l’école de Wenzheng ; Wenzheng ouvrit son quartier général pour administrer et convoqua les talents du monde entier ; à l’épreuve de leurs capacités, le sieur en était toujours le premier, participant aux secrets. Wenzheng disait jadis : « Meisheng est ouvert et précis, un talent propre à répondre au monde. » Il le recommanda par mémoire secret, le jugeant capable de grandes charges. Le Jiangnan pacifié, l’année suivante il fut nommé par intérim intendant des grains des dix préfectures. Lors de l’expédition du nord contre les Nian, on le nomma encore par mémoire au circuit Xu-Hai. Xuzhou tient le moyeu du nord et du sud ; alors, les armées du Hunan et du Huai combattant les bandits se comptaient par dizaines de milliers, se relayant par tours, et grains, armes et munitions avaient tous Xuzhou pour grand centre de rassemblement. Le sieur, au-dedans, administrait les dépôts ; au-dehors, remplissait les affaires des camps ; de son surplus de forces, il gouvernait encore le peuple : ses mesures et ses plans étaient fort complets. L’élan des braves du Huai était alors vif ; un brave du bataillon Ming ayant tué un homme, le sieur le saisit et le punit, faisant finalement respecter la loi militaire. Dans ses relations avec les généraux, il les traitait avec cordialité, et hôtes et maîtres furent en grande harmonie. L’année suivante, il fut promu commissaire à la surveillance provinciale du Jiangsu ; pour ses mérites, il reçut en sus le rang de commissaire aux finances et fut honoré du port de la plume de paon. Il allait être de plus en plus employé, quand le sieur, atteint soudain d’une maladie des oreilles, demanda deux fois à être relevé de sa charge, et finalement ne ressortit plus. Le sieur, sa charge quittée, vécut en paix, se plaisant aux monts et aux eaux du pays de Wu ; il transporta sa famille à Suzhou, obtint le jardin du Maître des Filets des Qu et le restaura. Le jardin possédait d’ancien la beauté de vieux arbres et de pierres étranges, d’étangs, de kiosques et de pavillons ; il y accumula plusieurs dizaines de milliers de rouleaux de livres, et amassa en outre des vases rituels des Trois Dynasties, des inscriptions sur métal et pierre depuis les Han et les Tang, des modèles de calligraphie et des peintures fameuses pour son propre plaisir. Porte close, refusant les visites, il flânait au-delà des choses, sa personne n’ayant plus de part au monde. De nature intérieurement droite, il ne nouait pas de relations inconsidérées, et ses amitiés avaient toutes un commencement et une fin. Ses fréquentations de banquet furent fort étendues, mais ses affinités les plus profondes furent — comme le ministre Pan Zuyin du district de Wu, le marquis héréditaire Zeng Jize de Xiangxiang, le généralissime Li Zongxi de Kai, le grand écuyer Qian Yingpu de Jiaxing, le trésorier Pan Zengwei du district de Wu, l’inspecteur Wu Yun de Gui’an, le trésorier Li Rong de Jianzhou, le magistrat Gao Xinkui de Hukou et le sieur Mo Youzhi de Dushan — ceux-là sont particulièrement connus du monde entier, et l’on peut voir là ses fréquentations. Le sieur mourut le quinzième jour du huitième mois de la onzième année de l’ère Guangxu, âgé de cinquante-cinq ans. Il épousa une dame Ao, de la grande famille de Rongchang, qui contracta une maladie de l’esprit sans guérison. Il eut deux concubines, toutes deux de la famille Wu. Sans fils, il prit pour héritier Gengyou, fils de son cousin, licencié stipendié et candidat au circuit. Il eut cinq petits-fils : Jing, candidat magistrat de district ; Hu, Yuan, E et Kun. Un certain jour d’un certain mois d’une certaine année, on enterra le sieur au vallon Jinniu, au pont Shanren, douzième tu du quatrième canton du district de Wu. La calligraphie du sieur était fort fine ; sa poésie et sa prose ancienne pénétraient aussi la demeure profonde des anciens ; dans ses dernières années, il aima encore le canon bouddhique — tout cela lui servit d’asile. Après sa mort, Gengyou ne put obtenir que deux cents et quelques poèmes, qu’il fit imprimer. Lorsque le sieur arriva au Hubei, il fut lié avec mon cousin aîné Boyong, et il me considéra comme un frère cadet : voici vingt-six ans de cela. Graver la tombe du sieur, comment y refuserais-je mes mots ? L’inscription dit : Haut talent marchant à la poursuite des traces de Yuan et de Yun ; gouvernant comme Peng, une corne de la licorne ; ne demeurant pas au courant rapide — là est son élévation. Retiré, il se reposa dans le repli des monts et des eaux du pays de Wu ; le palais du Lingyan et le Mudu : que son esprit, éternellement apaisé, se cache au pied de cette colline.
Photographies anciennes
Avant 1949
Source des photographies : Osvald Sirén, Gardens of China, New York : The Ronald Press Company, 1949. La même série d’images figure également dans Gu Jiuwen, Shi Yuanfeng et Jia Shan, « Les mutations du récit : la façon dont la photographie de Sirén a modelé la recherche moderne sur les jardins chinois ».
Les images du Jardin du Maître des Filets prises par Osvald Sirén (en chinois 喜仁龙, aussi transcrit 喜龙仁) sont réunies dans Gardens of China (1949). Les six photographies ci-dessous consignent trois points de vue du kiosque « La lune arrive avec le vent », ainsi que le pont « Introduisant à la quiétude », la galerie du Tir aux canards et la loggia du Crépuscule du printemps. Sur les photographies, les branches des arbres s’élancent vers la surface du bassin, et kiosques, galeries, montagnes et pierres se voilent mutuellement.
Références
- Administration des jardins et des espaces verts de la ville de Suzhou : « Jardin du Maître des Filets », « Répertoire des jardins ».
- Administration des jardins et des espaces verts de la ville de Suzhou : « Jardin du Maître des Filets », « Patrimoine mondial ».
- Administration des jardins et des espaces verts de la ville de Suzhou : « La Retraite du pêcheur à l’ouest de l’étang ».
- Administration des jardins et des espaces verts de la ville de Suzhou (éd.) : Chronique du jardin du Maître des Filets, Shanghai : Wenhui chubanshe, 2014.
- Tong Jun : Chronique des jardins du Jiangnan, Pékin : China Architecture & Building Press, 1984.
- Gu Jiuwen, Shi Yuanfeng et Jia Shan : « Les mutations du récit : la façon dont la photographie d’Osvald Sirén a modelé la recherche moderne sur les jardins chinois », Landscape Architecture, 2025, vol. 32, n° 1, p. 133-140.
- Osvald Sirén : Gardens of China, numérisation de l’édition originale, New York : The Ronald Press Company, 1949.